C.M. : Et ce support est l'entreprise ?
H.C. : Notre thèse est la suivante :
Les idéologies révolutionnaires (libéralisme et socialisme) ont véritablement pris corps et se sont réalisées dans le monde du travail au point qu’on ne peut plus les penser en dehors du travail. Que serait le libéralisme sans la concurrence et sans le marché ? Que serait le socialisme sans les entreprises et sans les syndicats dits de gauche ? Ces idéologies matérialistes cherchent à expliquer l’homme et le monde par des causes matérielles. C’est pourquoi elles ont choisi le monde du travail comme objet premier de leur réflexion et de leur action.
C.M. : Mais en quoi la forme de l'entreprise influence-t-elle la société ?
H.C. : Prenons un exemple. La pensée tayloriste a découpé le travail de fabrication en unités minuscules. Les ouvriers devaient répéter à leur poste un seul geste : le geste utile. L'idée de départ était que la spécialisation des ouvriers sur un seul geste permettrait de gagner en productivité. Ce calcul était juste. On a donc opté pour la spécialisation.
Vous remarquerez aujourd'hui que cette spécialisation est exigée partout. Sur toute chose, l'homme moderne pose un regard technique, si bien que pour toute chose,seuls les spécialistes sont réputés compétents. Ce présupposé intéresse la société toute entière. Par exemple, les travailleurs sociaux sont estimés être plus compétents sur l'éducation des enfants que les parents eux-mêmes. Penser ainsi est très gros de conséquences pour la famille. Chacun le comprend.
Certes, il est manifestement vrai qu'un spécialiste, à condition que sa science soit juste, est plus compétent que les non-spécialistes dans son domaine technique. Mais il est manifestement faux de dire que la technique doit supplanter les rôles naturels.
La prépondérance de la relation technique sur la relation naturelle est une des caractéristiques de notre société moderne qui explique la déchristianisation, car la nature inclut la morale, alors que la technique l'ignore. Ce n'est qu'un exemple.
C.M. : Avez-vous d'autres exemples ?
H.C. : On pourrait aussi parler de l'organisation selon le mode projet. On la pratique non seulement dans l'entreprise, mais dans les administrations, en pédagogie, dans le "coatching " des chômeurs ou dans les partis politiques. Est-ce justifié ? C'est selon. Il faut noter que, le plus souvent, ce cadre organisationnel remplace la hiérarchie stable par des responsables provisoires. Le mode projet dénote une pensée constructiviste et volontariste qui se marie fort bien avec la technocratie, mais qui est nuisible lorsqu'il s'agit de respecter le réel. Lorsqu’un professeur demande à un élève de bâtir son projet pédagogique, on est certes en pleine utopie.
Mais ce qui nous intéresse d’abord ici, c’est de constater que le mode projet est exporté jusque dans les milieux où il ne sert à peu près à rien.
C.M. : Comment qualifiez-vous votre recherche? Etes-vous sociologues ou bien êtes vous moralistes ?
H.C. : Lorsque nous étudions les formes de l’organisation, nous faisons un travail qui peut s’apparenter à celui de sociologues.
C.M. : Votre présupposé catholique peut vous être opposé. L’a priori catholique peut être interprété comme un obstacle à l’objectivité.
H.C. : C’est une erreur et voici pourquoi. Harold Garfinkel faisait faire à ses étudiants des exercices " d’observation participante " Ils devaient prendre le rôle d’ethnographe dans leur propre famille, en essayant d’éliminer de leur comportement et de leur perception toute subjectivité. Il obtenait des comptes rendus du genre suivant :
" Un homme de petite taille entre dans la maison, m’embrasse et me demande : " comment vas-tu ? " Je lui réponds poliment. Il marche vers la cuisine, embrasse la plus jeune des deux femmes et dit bonjour à l’autre "
Selon Garfinkel, de telles descriptions procédaient de ce qu’il appelait une amnésie sociale, qui peut être considérée comme une maladie. Durant l’expérience, un tel comportement amnésique troublait les parents. Certains se fâchaient. Se mettre en état d’amnésie sociale, pour simuler l’objectivité, fait perdre en réalité la substance de la relation qu'on se propose d'étudier. La recherche est privée de son objet d'étude. En ce qui nous concerne, nous pensons que nous commettrions une erreur si nous faisions semblant d’être athés pour étudier le phénomène de la déchristianisation.
C.M. : Voilà pour le sociologue. Et pour le moraliste ?
H.C. : Nous ne prétendons pas être moralistes. Nous regardons la nature humaine et nous voyons que l’homme est la seule espèce sur terre à être guidée par la morale. La morale est ce que l’homme a en propre. Quand on pense l’homme en dehors de la morale, on tombe dans la subversion de l’ordre naturel.
C.M. : La subversion est donc partout ?
H.C. : Nous ne disons pas "Tout est pourri ! ". La nature et la Povidence sont à l’œuvre et parfois l’emportent sur sa négation. Principalement la subversion sociale s’exprime dans l’idéologie libérale et dans l’idéologie socialiste elles mêmes imbues de technocratie et de prétentions scientifiques. Nous ne cessons de le montrer dans nos articles. Ces idéologies se sont installées dans les entreprises, dans les administrations, dans les syndicats, dans les organismes sociaux et dans les principaux rouages économiques à tel point que le monde du travail est devenu l’épicentre de la subversion. Nous ne prétendons pas que le travail soit mauvais en lui-même, ni qu’il soit à l’origine de la subversion de la société. Nous devons distinguer entre le travail et sa subversion, entre l’entreprise et la subversion de l’entreprise. Nous voulons montrer comment les révolutions (la libérale et la marxiste) ont pris le monde du travail comme point d’appui, comme premier terrain d’action et comme vecteur de diffusion.
C.M. : L’opposition catholicisme / idéologies est donc la clé de l’étude des bouleversements sociaux ?
H.C. : Disons que Libéralisme et socialisme sont antagonistes avec le catholicisme ; ils excluent de l’activité humaine le regard de la foi et la morale chrétienne. Si on oublie cette vérité première, on ne comprend pas pourquoi l’organisation du travail et de l’économie se fait dans un agnosticisme moral absolu. Pie XII, encore lui, dans une allocation du 16 juillet 1947, déclarait à propos de l’économie : " L’histoire est témoin de la profonde importance avec laquelle l’Eglise a toujours traité cette question. Non pas que l’Eglise ait un mandat direct pour régler la vie économique, mais l’ordre social et l’ordre économique ne peuvent être séparés de la morale, et c’est son privilège et son devoir que d’affirmer et de proclamer les principes invariables de la morale. "
C.M. : Concrètement, comment la subversion s’exerce-t-elle sur le plan social ?
H.C. : La déchristianisation s’est obtenue par la destruction ou la corruption des institutions sociales propres à l’époque de ce que les historiens appellent parfois la chrétienté. Qu’il s’agisse des corporations, mais aussi les institutions naturelles : (familles, propriété privée, Etat). Le peuple, qui ne s’est jamais laissé convaincre tant que la foi pouvait être transmise, a déserté le catholicisme lorsque la forme du travail est arrivée à dérégler la vie sociale au point d’interrompre la possibilité matérielle de transmettre la foi. Autrement dit, les idées libérales ou socialistes ne peuvent venir à bout de la foi que si le catholicisme ne peut plus se transmettre normalement par la famille.
Travail et entreprise, qui doivent répondre à leur vocation sociale, sont devenus le foyer de la subversion libéralo-marxiste. Voilà l’objet d’une partie de notre travail.
C.M. : En conclusion, une fois qu’on sait cela, qu’en fait-on ?
H.C. : Une fois qu’on sait cela, on le diffuse. Il n’est pas indifférent de savoir par quoi meurt une civilisation. Pour éviter la mort, il faut, à tout le moins, tenter d’exercer une critique honnête et complète sur les points qui ne vont pas.