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L’obstacle rencontré lors de discussions sur la déchristianisation de notre société vient de la conviction que la foi est du domaine personnel et privé et ne peut s’imposer publiquement. C’est pourquoi Céline Muhgot se faisant ici l’interprète de l’objecteur, interroge Hugo Clementi dont les réponses ne peuvent prétendre valoir en toutes circonstances, mais serviront d’éléments propres à nourrir la réflexion.
Entretien de Céline Muhgot avec Hugo Clementi sur l'amoralisme de l'entreprise et de la société. Céline Muhgot : Vous reprochez à la vie économique et au management dans les entreprises d’être moralement agnostiques. Mais l’économie est une science qui dit comment les biens et services sont crées, puis distribués. On ne peut y faire entrer des considérations morales. Quant au management, il s’agit le plus souvent d’une technique d’organisation. Or, on ne demande pas à une technique d’être morale. Hugo Clementi : Il est exact que nous déplorons la séparation de l’économie et de la morale. Ce faisant, nous ne faisons que reprendre l’enseignement de la doctrine sociale de l’Eglise et nos critiques visent à montrer l’inanité et la nocivité d’une telle séparation. Pour s’en convaincre, voici ce qu’en disait Pie XII dans une allocution du 16 juillet 1947 " L’histoire est témoin de la profonde importance avec laquelle l’Eglise a toujours traité cette question. Non pas que l’Eglise ait un mandat direct pour régler la vie économique. Mais l’ordre social et l’ordre économique ne peuvent être séparés de la morale, et s’est son privilège et son devoir d’affirmer et de proclamer les principes invariables de la morale. " C. M. : En citant Pie XII, vous employez un argument d’autorité. Mais vous ne dites pas pourquoi il convient de ne pas séparer l’économie de la morale. H. C. : Ce n’est pas seulement un argument d’autorité. C’est aussi la preuve pour de nombreux catholiques, que les papes ont enseigné ce point de doctrine. Car beaucoup pensent, dans le désordre actuel des idées, qu’on ne doit pas confondre les plans. Or il ne s’agit pas de confondre, il s’agit de subordonner. Par ces citations, on comprendra que notre critique, portant sur la séparation de la morale et de la vie économique, ne doit rien à un zèle intempestif, mais constitue au contraire un point central de doctrine. Mais j’admets que la citation de Pie XII ne dit pas pourquoi la morale ne doit pas être exclue de la vie économique. La raison est très simple. Même en admettant (provisoirement) que la technique, en elle-même, est neutre, il convient d’examiner le contexte. Prenons l’exemple d’un fabricant français d’armes à feu en 39-40. Si la production était destinée à fournir l’armée ennemie, c’était une trahison. Au contraire, si les armes étaient fabriquées pour le compte des combattants qui défendaient la France contre l’agresseur, c’était certainement une bonne action. Il s’agit pourtant de la même technique. La morale examine non seulement la technique, plus ou moins hasardeuse, plus ou moins appropriée, mais aussi les conditions dans lesquelles on l’utilise, les intentions qui nous animent et les conséquences qu’entraîne son utilisation. C. M. : L’autonomie des sciences, la liberté de recherche ne sont donc pas légitimes ? H. C. : C’est en ces termes, en effet, que s’expriment les personnes pour qui la science et la technique engendrent le progrès de l’humanité. Mais l’expérience historique dément cette croyance. On cause aujourd’hui beaucoup plus de mal avec les techniques de l’avortement, des manipulations génétiques, et de l’euthanasie qu’on en causait autrefois. Ecoutons encore Pie XII dans sons radio message du 23 mars 1952 " Plus encore que dans le domaine de la vie privée, beaucoup voudraient aujourd’hui exclure l’autorité de la loi morale de la vie publique, économique et sociale, de l’action des pouvoirs publics à l’intérieur et à l’extérieur, dans la paix et dans la guerre, comme si Dieu n’avait ici rien à dire, au moins de définitif. L’émancipation des activités humaines externes, comme les sciences, la politique, l’art, à l’égard de la morale, est parfois motivée sur le plan philosophique par l’autonomie qui leur revient, dans leur domaine, de se gouverner exclusivement selon leurs lois propres ; bien qu’on admette que celles-ci s’accordent d’ordinaire avec celle de la morale. (…) De la même manière on parle de la politique et de l’économie, qui n’ont pas besoin d’autres sciences, ni donc de l’éthique, mais guidées par leurs vraies lois, sont par là même bonnes et justes. C’est, comme on le voit, une manière subtile de soustraire les consciences à l’autorité des lois morales. " C. M. : Quelle autonomie reste-t-il à la science, à la technique, à l’économie ? H. C. : Pie XII ne nie pas l’autonomie des sciences, mais il en précise les limites : "La distinction des méthodes ne doit pas signifier que le savant, l'artiste, le politicien, soient libérés de toutes préoccupations morales dans leurs activités, spécialement si celles-ci ont des incidences immédiates dans le domaine de l'éthique, comme l'art, la politique, l'économie. La séparation nette et théorique n'a pas de sens dans la vie, qui est toujours une synthèse, puisque le sujet unique de toute espèce d'activité est le même homme, dont les actes libres et conscients ne peuvent échapper à l'appréciation morale. En continuant à observer le problème avec un regard large et pratique, qui fait parfois défaut à des philosophes même insignes, de telles distinctions et autonomies sont utilisées par une nature humaine déchue à représenter comme lois de l'art, de la politique, ou de l'économie, ce qui convient à la concupiscence, à l'égoïsme et à la cupidité. Ainsi l'autonomie théorique vis à vis de la morale devient en pratique une rébellion contre la morale". C. M. : Pensez-vous que les dirigeants d’entreprises doivent (et puissent) examiner les conséquences des décisions qu’ils prennent chaque jour, dont le nombre dépasse peut-être la centaine ? H. C. : Ils sont bien obligés de la faire sur un plan économique. Pourquoi ne le ferait-il pas sur un plan moral ? Le management est une technique d'organisation, certes, mais d'organisation où les hommes sont les premiers concernés. Des décisions de la Direction des entreprises, dépendent la nature des emplois, leur stabilité, la rémunération du travail etc. Le domaine de la morale s'étend à tous les actes conscients et volontaires que pose les êtres dotés de liberté. Le domaine de l'action des hommes sur les autres hommes est par essence le domaine moral. C. M. : La fonction de l’entreprise est de produire des biens que réclame un marché. Pourquoi devrait-il tenir compte encore d’autres impératifs ? H. C. : Autrefois, les métiers tenaient compte de la Religion. Maintenant plus. Ce qui était possible autrefois ne l’est plus aujourd’hui à cause de la croyance naïve que la technique assure le bonheur de l’homme, son progrès et son émancipation bien mieux que la religion ou que la morale. En effet, ni morale, ni religion ne produisent les biens nécessaires à la vie de l’homme. C. M. : En quoi cette opnion est-elle fausse ? H. C. : Elle est fausse en ce qu’elle ne respecte pas la hiérarchie des devoirs de l’homme. Il est juste de dire que l’homme doit produire des biens pour vivre. Mais on ne doit pas en conclure : Hors de l’entreprise point de salut ! L’ombre de Saint Simon, le père de la technocratie, plane encore sur notre monde moderne. C. M. : Du moins, le management, en tant que technique, est neutre. IL ne parle ni de Dieu, ni de morale, mais il est neutre. H. C. : Cette affirmation est fausse. Regardez Maslow pour qui l’homme peut progresser, par ses propres forces, jusqu’à toucher au divin. Regardez les chartes d’entreprises et leurs codes éthiques, mettant inconditionnellement la morale au service de la production. Le management parle aussi de Dieu et de morale. Mais il en parle comme un athée. De fait, les doctrines qui prévalent à tout propos contredisent la pensée catholique sur l'homme et sur la société. On ne peut bâtir de morale à partir d'erreurs sur l'homme et sur la société pas plus qu'on ne peut garder sa foi intacte si l'on accepte ces erreurs. La théorie libérale dit : la société n'a d'autre justification que de répondre aux besoins des gens. Pie XII énonce dans son Radio Message du 24 décembre 1942 "L'origine et la fin essentielle de la vie sociale c'est la conservation, le développement, le perfectionnement de la personne humaine, à qui cette vie sociale permet de mettre correctement en œuvre les règles et les valeurs de la religion et de la culture, destinées par le Créateur à chaque homme et à toute l'humanité, soit dans son ensemble, soit dans ses ramifications naturelles. Une doctrine ou une construction sociale qui exclurait cet aspect intérieur, l'essentielle connexion avec Dieu de tout ce qui regarde l'homme ou qui seulement la négligerait ferait fausse route, et, tout en construisant d'une main, elle préparerait de l'autre les facteurs qui, tôt ou tard saperont et détruiront l'ouvrage". C'est dans la mesure où les catholiques se sont laissés imbiber des erreurs qui ont cours dans l'entreprise que la foi s'est refroidie ou a disparu. C. M. : Je dois insister sur la même question qui revient toujours. Une entreprise a pour vocation de créer des biens en fonction des besoins de ses clients. A cette fonction, parfois très terre à terre, on ne peut ajouter une finalité du domaine spirituel. Une entreprise chrétienne n'existe pas et ne peut pas exister. Si l'on veut absolument parler d'entreprise chrétienne, il faudra dire qu'elle n'est telle que si son personnel est chrétien. Le problème ne vient pas de l'entreprise, mais des hommes dans l'entreprise. Il ne saurait donc y avoir de doctrine sociale chrétienne portant sur les institutions. H. C. : Certes, l'entreprise ne peut sortir du domaine temporel matériel et technique, mais ce domaine lui-même est lié et subordonné au domaine spirituel, qu'il s'agisse du domaine culturel ou du domaine intemporel surnaturel. Le temporel doit servir le surnaturel. A ce propos, il est utile de relire Ils l'ont découronné de Mgr Marcel Lefebvre. (p 94) "Le temporel est indirectement subordonné au spirituel : tel est le cinquième principe ; principe de foi ou du moins d'une certitude théologique, qui fonde le droit public de l'Eglise. L'homme, en effet, est destiné à la béatitude éternelle, et les biens de la vie présente, les biens temporels, sont là pour aider à atteindre cette fin : même s'ils n'y sont pas proportionnés, ils y sont indirectement ordonnés". L'introduction dans les activités temporelles (par opposition à éternelles) des préoccupations spirituelles de nature religieuse, n'est en rien excessive. Au contraire, vouloir tenir autonomes les domaines temporels expose au naturalisme. C. M. : Qu’y a-t-il de mal à ne pas parler de Dieu au travail ? H. C. : Il ne s’agit pas de parler ou non de Dieu. Dans le contexte actuel, il s’agit de savoir si on organise ou non son travail en pensant à Dieu, si on respecte ou non les préceptes moraux, en un mot, si l’on travaille pour Dieu. Citons St Paul (I Cor 10,31) "Soit que vous mangiez, que vous buviez, soit que vous fassiez quelque chose, faites le pour la Gloire de Dieu" Le père Emmanuel, commentant ce passage nous dit dans Le Naturalisme (DMM éditeur, p 50-51) "Ainsi, les chrétiens n'ont pas à s'y tromper : ils doivent faire surnaturellement les œuvres essentiellement naturelles, et, autant qu'il leur est possible, relever jusqu'à une fin surnaturelle les œuvres naturelles par elles-mêmes. Un chrétien ne peut donc pas manger pour manger, ni dormir pour dormir, ni travailler pour travailler. En cela comme en toutes choses, il doit rapporter sa vie et ses œuvres à une fin plus élevée, à l'accomplissement de la volonté de Dieu : il doit faire tout pour plaire à Dieu, tout pour la gloire de Dieu, selon le mot de l'apôtre." Le Père Emmanuel va jusqu'au bout de la pensée. Il en tire toutes les conséquences. Il affirme : "Tout acte qui ne remplit pas ces conditions est péché ou matière à péché. Il est péché, s'il est fait pour obéir à l'une des trois concupiscences qui toujours cherchent à s'emparer de nos actes, et à nous faire déchoir de l'ordre surnaturel. Il est matière à péché si, par défaut de vigilance, l'âme s'expose alors à tomber, oubliant la parole de Notre-Seigneur : "Veillez et priez afin de ne pas entrer en tentation". C. M. : Vous n’avez pas encore répondu à l’objection qui consiste à dire ‘Il n’y a pas d’institution chrétienne. Il n’y a que les chrétiens’. H. C. : L’institution est chrétienne lorsqu’elle n'est pas indifférente à la finalité surnaturelle de l'homme et qu'elle la favorise.. Dire que l’institution ne peut pas être chrétienne, c'est aussi reprendre la théorie de Rousseau lorsqu'il invente la "religion du vicaire savoyard". Le philosophe ne supportait pas que l'homme soit à la fois dans un univers naturel et appelé à une finalité surnaturelle. Il écrivait : "Rendez l'homme un, vous le rendrez heureux autant qu'il peut l'être". Ce qui voulait dire : tout ce qui dépasse la raison, tout ce qui dépasse la nature est inopportun. Pour lui, le transcendant devait donc rester non seulement en dehors de la sphère politique, mais, de proche en proche, en dehors de toute la vie. C'est la même pensée qui a conduit à la Constitution civile du clergé, par laquelle le clergé était coupé de Rome, coupé de l'Eglise surnaturelle, et rattaché au pouvoir civil. C'est ce qui a conduit au culte de l'Etre suprême, Dieu des philosophes, et à l'adoration de la déesse Raison. L'institution est chrétienne lorsqu'elle admet que tout appatient à Dieu du fait qu'Il est le créateur de toute chose. Tout doit donc lui être ordonné, même sur le plan temporal naturel. L'homme contemporain est pris dans une contradiction. D'un côté, il mise sur la science et sur la technique pour le progrès du genre humain, bien plus qu'il ne le fait sur la religion. Il célèbre le "genie humain". Il fait confiance en l'homme. Mais d'un autre côté, dans son refus de tout soumettre à Dieu, il avoue avoir la crainte que certains, croyants ou non, en profite pour asservir le reste du genre humain dans une tyrannie cléricale. Il n'a donc pas confiance en l'homme. La société technocratique qu'il propose est fondée sur la défiance envers l'homme et non sur la confiance. C'est d'ailleurs pourquoi l'homme moderne est un individualiste qui reste seul. C. M. : Dans l'état actuel de déchristianisation de la société on ne peut imposer une législation du travail reposant sur la morale surnaturelle ; il y a trop de non-baptisés ou d'adeptes de religions autres que le christianisme. Leur imposer notre mode de pensée serait à leur encontre une grave injustice. H. C. : Cette affirmation va à l'encontre de l'encyclique Quas primas de Pie XI (11 décembre 1925) instituant la fête du Christ-Roi. Le pape écrivait : "La royauté de notre Rédempteur embrasse donc tous les hommes. Sur cette question, nous empruntons volontiers les parles suivantes de Léon XII, notre prédécesseur d'immortelle mémoire : "Son empire ne s'étend pas seulement aux nations catholiques ou seulement à ceux qui, purifiés par le saint baptême, appartiennent de droit à l'Eglise, bien que des opinions erronées les aient dévoyés ou que le schisme les ait détachés de la charité ; il embrasse aussi tout ce qu'il reste d'hommes n'ayant pas la foi chrétienne, de sorte qu'en toute vérité l'universalité du genre humain est soumise à la puissance de Jésus-Christ". "En cette matière, il ne faut pas distinguer entre les individus et les sociétés domestiques et civiles, puisque les hommes réunis en société ne sont pas moins sous la puissance du Christ que les particuliers. Le bien privé et le bien commun ont la même source ; et il n'y a de salut en aucun autre, et il n'y a pas sous le ciel un autre nom qui ait été donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés.(Act.IV,12)" C. M. : Mais cela ne va-t-il pas compliquer la vie des non croyants ? H. C. : On ne peut pas penser que la chrétienté complique la vie, que le droit chrétien représenterait envers quiconque une injustice. Au contraire, le droit chrétien, en tenant compte de la destinée surnaturelle et éternelle de l'homme, a toujours apporté des bienfaits temporels matériels et spirituels à l'ensemble de la société. Concrètement, à propos du travail, la législation doit être inspirée des principes chrétiens. Rappelons la notion de justice selon laquelle l'Etat doit organiser l'économie générale du pays en vue de la prospérité tant publique que privée (Rerum novarum) : "Or ce qui fait une nation prospère, ce sont des mœurs pures, des familles fondées sur des bases d'ordre et de moralité, la pratique de la religion et le respect de la justice, une imposition modérée et une répartition équitable des charges publiques." Les principes énoncés dans Rerum novarum ne sont pas autre chose que les principes de la religion catholique en matière sociale. Ceux qui risqueraient d'être contrariés par de tels principes sont opposés à la moralité, à la famille, au mariage, etc. On ne peut, sous prétexte de tolérance, renoncer à rebâtir une société chrétienne, renoncer au règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C. M. : Pour être bon manager, si l'on vous suit bien, il faut observer la morale naturelle et la morale surnaturelle, donc se faire baptiser, et aller à la messe. Ne pensez-vous pas qu'il existe de bons managers qui ne sont pas chrétiens ? H. C. : Il n'est pas raisonnable d'attendre du manager non chrétien qu'il procure les conditions à partir desquelles le personnel pourrait développer ses qualités naturelles, sa culture et sa vie surnaturelle. Le manager non chrétien aura du mal à respecter le repos dominical si les impératifs économiques l'incitent à penser autrement. A vouloir tout pour la productivité et le "retour sur fonds propres", il prétend servir l'homme, mais il bâtit un univers qui évacue le concept même de nature humaine. Il choisira le mode d'organisation le plus performant, même si, dans ce mode d'organisation la responsabilité individuelle de ses collaborateurs se trouve diminuée par un excès de centralisation ou par la mise en place de procédures fiables, efficaces, mais supprimant toute initiative. Vis à vis de la clientèle, il aura du mal à ne pas entamer des actions de commercialisation susceptibles de créer des besoins nouveaux, même si ces besoins sont artificiels et ne correspondent à aucune nécessité (exemple des animaux artificiels dont il faut s'occuper tous les quarts d'heure). Il aura du mal à ne pas écraser un concurrent, s'il en a l'occasion, pour récupérer des parts de marché, alors que le concurrent en question emploie lui aussi du personnel et fait donc vivre plusieurs dizaines de familles. Par ces exemples, il est clair que la réussite de l'entreprise ne coïncide pas toujours avec la morale et les principes sociaux. C. M. : Vous ne pouvez pas nier que l’entreprise n’a qu’une vocation économique. Elle doit veiller à sa propre survie. Est-il réaliste de penser autrement ? H. C. : Le vice est d'attribuer à l'entreprise une finalité économique, alors qu'elle n'a qu'une fonction économique et une finalité sociale. Mais, faire comprendre cela à quelqu'un qui n'a pas de vie intérieure, qui n'est pas à l'écoute de l'enseignement de l'Eglise, est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible. Soyons clairs, c'est déjà très difficile dans les milieux catholiques. C. M. : Quelles conséquences en tirez-vous ? H. C. : En conséquence, il est illusoire de vouloir instaurer dans une entreprise une atmosphère chrétienne et de suivre des principes chrétiens, quand on embauche des dirigeants sur le seul critère de "compétence", sans attention particulière à leur orientation morale et religieuse. En disant cela, nous connaissons la législation actuelle qui interdit toute discrimination ou encore, tout choix effectué sur critère religieux. Cette législation n'a pas d'autre légitimité que celle de la société païenne actuelle. Sous couvert d'égalitarisme et de respect des droits de l'homme, la tyrannie s'est installée. C. M. : Il faut donc réagir contre la mentalité ambiante, contre les lois, contre la civilisation moderne actuelle. Le règne du Christ Roi n’est-il pas une utopie ? H. C. : A proprement parler, il ne s’agit pas d’une utopie, car la société chrétienne a existé. C’est plutôt la technocratie qui est utopique, même si les temps actuels semblent enregistrer sa progression. Elle est tellement contre nature que les tenants du système doivent toujours dépenser des trésors d’énergie à faire passer pour neuves des idées appartenant majoritairement du 18ème siècle. Enfin, parmi les hommes qui exercent un métier ou qui exercent une responsabilité sociale, il reste encore des chrétiens qui se demandent comment agir devant le recul de la religion et l'effacement de l'Eglise. Il faut ruiner publiquement l’amoralisme. Telle est l'action que nous proposons et tel est le but de l'ICRES. Ce qu'il faut éviter, c'est le mal qui, nous l'espérons, n'est pas toujours incurable, d'avoir l'esprit à tiroirs : à la messe le dimanche et manager agnostique au travail, catholique le dimanche et fonctionnaire laïciste le reste du temps. St Augustin écrivait "A force de ne pas vivre comme on pense, on finit par penser comme on vit". Voilà la grande cause du recul de la religion. Fin de l'entretien Si vous souhaitez que nous développions d'autres arguments répondant à d'autres questions, n'hésitez pas à nous en faire part. l’ICRES s'adresse aux catholiques convaincus comme aux autres. Au demeurant, même parmi les convaincus, nous serons surpris de voir nos interlocuteurs se tenir sur la réserve. ‘Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu’ est une parole qui n’a cessé de faire discuter les hommes et couler beaucoup d'encre. Savoir exposer la doctrine sociale dans son fondement, (i.e. ne plus séparer le travail de la morale, ne plus séparer l'entreprise de sa fin sociale, ne plus séparer l'économie des considérations morales, ne plus séparer la morale des fins surnaturelles de l'homme et, bien sûr, ne plus séparer la politique de la morale) apportera à tous un grand soulagement. Nombre de commentaires (0) - Ajoutez vos commentaires à cet article... |