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La clef des mutations sociales Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Michel Tougne   
08-11-2006

Pour caractériser en peu de mots l’évolution de notre société, nous devons nommer en premier lieu l’affaiblissement continu de la visibilité de l’Eglise catholique et des pratiques religieuses, l’effacement de la morale naturelle, contrastant avec l’avancée de la science et de la technique, dévoyées en technocratie. Les deux phénomènes sont liés.

Fondement idéologique de la technocratie

 

Prenons comme point de départ les idées du 18ème siècle. A cette époque, l’homme occidental se persuade que les découvertes scientifiques et les réalisations techniques apportent un progrès sans limites et le rendent de moins en moins dépendant de la nature, des maladies, des pénuries de biens, voire de l’espace et du temps. Cette autonomie lui suggère qu’il peut tout tirer de son propre fonds grâce à son travail, grâce à la technique et à la science. De plus en plus tourné vers le futur, l’homme s’éloigne de la tradition qui par définition fait référence au passé. Le futur sera meilleur, puisqu’il y a progrès. La pensée moderne postule que la science et la technique délivrent l’homme en lui fournissant tous les biens en abondance. La science et la technique permettront à l’homme de satisfaire tous ses besoins et tous ses désirs. Même les aspirations les plus hautes de justice et de charité pourront être satisfaites grâce à la science et à la technique. Un dernier saut qualitatif est franchi lorsqu’on estime que la souffrance n’est plus une fatalité ; elle n’est plus la conséquence du péché originel. De par les progrès accomplis et surtout, de par l’espérance des progrès à venir, l’homme n’a plus besoin de la Rédemption, mais de science et de technique. La pensée technocratique s’est développée sur le socle de telles croyances. Puisque les sciences, les techniques et l’industrie humaine doivent assurer le bonheur de tous, il convient qu’à ces disciplines reviennent l’autorité suprême, la primauté de gouvernement. La pensée la plus haute, celle qui doit réguler toutes les autres pensées, est la pensée scientifique.

 

Le père fondateur

 

Bien que très connu, nous pensons profitable de citer ici un texte (L’organisateur, 1819) où Claude de Saint-Simon (1760-1825), père de la technocratie, tente de fonder rationnellement la primauté de l’économique sur le politique.

Que se passerait-il, se demande-t-il, si la France perdait ses cinquante premiers chimistes…, ses cinquante premiers mécaniciens, ses cinquante premiers ingénieurs civils et militaires, ses cinquante premiers banquiers, ses deux cents premiers négociants, ses six cents premiers cultivateurs, ses cinquante premiers maîtres des forges, … ses cinquante premiers maçons, ses cinquante premiers charpentiers, ses cinquante premiers menuisiers, ses cinquante premiers serruriers… Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, …ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation, et qui la rendent productive dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers, ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays…Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur.

 

A l’inverse Saint-Simon s’interroge sur la disparition brutale des gouvernants et des notables qui incarnent la hiérarchie sociale. Sa conclusion est autre.

 

Que se passerait-il si la France conserve tous les hommes de génie qu’elle possède dans les sciences, dans les beaux-arts, et dans les arts et métiers mais qu’elle ait le malheur de perdre le même jour Monsieur, frère du Roi, Mgr le duc d’Angoulême, Mgr le duc d’Orléans, Mgr le duc de Bourbon, Mme la duchesse d’Angoulême…Qu’elle perde en même temps tous les grands officiers de la Couronne, tous les ministres d’Etat (avec ou sans département), tous les conseillers d’Etat, tous les maîtres de requêtes, tous ses maréchaux, tous ses cardinaux, archevêques, évêques, grands-vicaires et chanoines, tous les préfets et les sous-préfets, tous les employés dans les ministères, tous les juges ;  et en sus de cela, les dix milles propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement. Cet accident affligerait certainement les Français parce qu’ils sont bons, parce qu’ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d’un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de trente mille individus, réputés les plus importants de l’Etat, ne leur causerait de chagrin que sous un rapport purement sentimental, car il n’en résulterait aucun malheur politique pour l’Etat.

On ne saurait mieux exprimer l’opinion décrétant l’excellence du gouvernement technocratique.

Un disciple de Saint-Simon, dénommé Enfantin, s’écriait :Qu’est-ce que l’industrie ? C’est le peuple ! Qu’est-ce que la liberté ? C’est le libre développement physique et moral de l’industrie, c’est la production. " Cette idée, de nos jours encore très vivace, explique l’influence de l’entreprise sur la société. C’est pourquoi, dans le domaine de la structuration du corps social, comme dans d’autres, ce qui se passe dans l’entreprise préfigure les phénomènes qui affectent notre société.

Nous aboutissons au tout économique, à la société du travail, au sempiternel enchaînement production - consommation. Mais là n’est pas la seule conséquence. La pensée technocratique porte en germe la remise en cause des hiérarchies sociales, le recul ou la disparition de la politique au profit de la question sociale, la réduction des rapports humains à un modèle scientifique où prédomine le spécialiste, l’instauration de l’amoralisme public et pour finir la négation de l’homme lui-même.

La hiérarchie sociale en question

 

Pour la technocratie, les hiérarchies sociales sont inutiles. Seule la production compte. Nous avons abondamment montré dans nos cahiers et nos articles comment le souci de la productivité se mariait souvent dans l’entreprise même avec le dénigrement de la hiérarchie. Nous ne devons pas nous étonner que cela se passe dans l’entreprise qui, pourtant, n’a jamais pu se passer d’un minimum de hiérarchie. La technocratie préfère la productivité et le rendement à n’importe quoi d’autre. Elle élit donc naturellement domicile dans l’entreprise, sans abandonner le côté  menteur de l’idéologie.

C’est pourquoi, lorsque nous étudions le management, nous étudions la racine de la société moderne dans ses principaux aspects.

Historiquement, ce qui caractérise le plus une civilisation, c’est la hiérarchie qu’elle engendre. Ainsi, l’histoire retiendra de la sinistre aventure communiste l’organisation en soviets, c’est à dire en ‘comités’. Ce qui a pour effet de centraliser et de d’imposer partout une dictature bureaucratique aussi ruineuse que barbare. On retient du moyen-âge la société féodale, la population regroupée autour du château fort. Que retiendra l’histoire de notre société des débuts du troisième millénaire ? L’individualisme, avec pour corollaire, l’abandon du bien commun ? Il importe d’étudier la conception de la hiérarchie que nous livre le management parce que nous la retrouvons dans notre société. C’est ce que nous avons fait dans nos cahiers, articles et conférences. (1) 

 

Sur le plan de la société, sévit la même mentalité. La hiérarchie s’éclipse au profit de l’individu. C’est la pédagogie de la découverte. Le maître disparaît. Malgré quelques contradictions, technocratie et personnalisme se rejoignent. La technocratie s’exporte en premier lieu à l’école, où l’on explique aux bambins comment vivre sans hiérarchie. Pour cela, il faut être autonome, savoir se contrôler, se maîtriser. Soit ! Comment va-t-on s’y prendre ? On va proposer aux élèves des outils et des objectifs, soigneusement répertoriés afin qu’ils acquièrent les compétences fonctionnelles requises. D’un comportement moral normal, humain, reposant sur les notions de bien et de devoir, on aboutit à un comportement fonctionnel, techniquement élaboré. Navrant.

 

Le management à l’école maternelle

 

Il est malheureux de voir à l’œuvre, dès la maternelle, la prétention managériale. " On retrouve le même type de schéma de découpage et de classement que celui des outils d’évaluation appliqués dans les entreprises, note Jean-Pierre Le Goff dans son livre La barbarie douce. Catégories et sous-catégories aboutissement à une liste d’items correspondant aux ‘compétences’ que l’enfant doit acquérir. Ces dernières couvrent un vaste champ qui va de ’Acquisition de l’autonomie’ ‘Apprentissage de la vie sociale’ jusqu’à ‘Approche du nombre et du calcul’ en passant par ‘Désir de connaître et envie d’apprendre’, ‘Notion d’espace et de temps’, ‘langue orale.’"

Pour comprendre l’univers technocratique de la pédagogie actuelle l’essentiel est de voir que les choses ne sont plus regardées en elles-mêmes. Elles ne valent plus pour elles-mêmes. Elles ne valent que par rapport à l’acquisition de compétences, qui d’ailleurs ne valent pas pour elles-mêmes , car elles se doivent d’être fonctionnelles. A preuve.

Pour inculquer la notion d’espace, d’ordre dans l’espace et ‘approcher’ la notion de nombre les enseignants peuvent avoir recours à une comptine comme celle-ci " Quand trois poules vont au champ, la première va devant. La deuxième suit la première, la troisième vient la dernière " (2) Pour les spécialistes, il s’agit d’un outil pédagogique propre à l’acquisition d’une compétence que l’on pourrait appeler :‘Situer les objets dans un espace et repérer l’ordre de leur défilement’ (3). J-P Le Goff remarque pertinemment que cette étrange histoire de poules qui se promènent dans les champs excite l’imagination " et fait entrer l’enfant dans un univers dépourvu du souci de l’utilité et de l’efficacité. Les notions ‘devant / derrière’ ou ‘premier / dernier’ sont comprises en s’inscrivant dans une petite histoire qui n’est pas un simple moyen ou outil, mais vaut pour elle-même comme expression et mise en scène de significations. Les outils d’évaluation ‘modernes’ isolent les notions et les compétences du champ global de l’expérience de l’enfant, en font des objectifs à atteindre, alors qu’elles ne prennent sens qu’au sein de cette expérience et peuvent être acquises comme par surcroît "

De même, plus tard, en littérature, Paul Valéry ou François Villon ne seront que des outils ou des prétextes à l’acquisition de compétences opérationnelles qui seront dûment testées et contrôlées.

La relation naturelle maître / élève, enseignant / enseigné, le rapport de celui qui sait à celui qui doit apprendre est oublié, dévalorisé, nié au profit d’une autonomie toujours plus problématique à mesure que le contenu de l’enseignement se vide de repères et de sens pour devenir simple outil fonctionnel. Or, la vérité est qu’on n’apprend pas le français ou une langue étrangère comme on apprend le code de la route ou le maniement d’un logiciel informatique.

 

Amoralisme public et négation de l’homme.

 

La mentalité scientiste et technocratique explique les changements sociaux actuels. N’est-ce pas au nom de la science et des avancées techniques que l’on a fini par permettre l’avortement ? N’est-ce pas au nom de la science et de la technique que se prépare l’euthanasie ? Pour supprimer les souffrances, les détresses, les misères. La condition sera que ces pratiques criminelles seront scientifiquement encadrées, étroitement surveillées par un comité d’éthique interdisciplinaire composé d’éminents spécialistes. Là est la racine de la société moderne.

Dans cette pensée, il y a erreur sur la hiérarchie d’importance entre science et morale. La science et la technique ne doivent pas gouverner, mais servir. "Notre but est le bonheur de l’humanité, protesteront certains scientifiques. Notre raison d’être est de se pencher sur les souffrances afin de les guérir ". Qu’en est-il ?

Prenons l’exemple du docteur Hwang, patron du centre mondial de Recherches sur les cellules souches. La revue Nature a publié le résultat de ses prétendues recherches qui n’étaient que des leurres. Les comités scientifiques n’y ont vu que du feu. Ce promoteur du clonage de l’homme avait trompé tout le monde. Preuve que les scientifiques résistent mal à l’attrait des subventions et des intérêts économiques. La tricherie Hwang a finalement coûté plusieurs centaines de millions de dollars à l’économie sud coréenne.

Dans un domaine connexe, la presse britannique a publié en 2006 la nouvelle selon laquelle des scientifiques ont découvert la manière de transformer des cellules souches en ovules et en spermatozoïdes. Il existe par ailleurs des recherches permettant d’espérer élever les embryons en couveuses. Les homosexuels pourront donc bientôt avoir des enfants.

Sans doute cela n’est pas encore au point. Tant s’en faut. Mais l’idée est lancée. A quelle définition de la nature humaine correspondent ces objectifs scientifiques ? L’homme se définira non plus à partir des données du réel, mais à partir de " modèles " scientifiques, aussi arbitraires que provisoires qui ressembleront au sujet humain en chair et en os comme un numéro de carte Vitale ressemble à l’assujetti de la sécurité sociale. Le concitoyen du village mondial de demain sera-t-il un golem ? (4)

 

Alors que faire ? C’est très simple. Mettons tout en œuvre pour ruiner publiquement l’amoralisme public.

Caritas urget nos !

Michel tougne


(1) Chez nous, ce thème est central. Il faudrait tout citer. Contentons-nous de la conférence tenue le 18 octobre 2004 à l'institut saint Pie X. Le management contre le principe hiérarchique. Le texte est disponible. (5 € + port)

(2) Annick Sauvage et Odile Sauvage-Deprez, Maternelles sous contrôle. Les dangers d’une évaluation précoce, Syros, Paris 1998.

(3) ibidem

(4) Sorte de forme humaine dans la tradition juive et dans des légendes d’Europe centrale (Dict. Hachette)

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Dernière mise à jour : ( 08-11-2006 )
 
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